Je vais être direct. Il y a quelque chose qui m'énerve profondément dans mon métier, et j'ai décidé d'en parler.
Pas pour régler des comptes. Pas pour me vanter. Mais parce que j'interviens régulièrement après d'autres — et que ce que je découvre me préoccupe sincèrement pour les commerçants, artisans et entrepreneurs qui se font avoir.
Le scénario que je vois trop souvent
Une commerçante lance sa boutique en ligne. Elle fait appel à quelqu'un qui "fait des sites web". Prix attractif, promesses enthousiastes, livraison dans les délais. Le site est joli. Elle est contente.
Quelques mois plus tard, les clients se plaignent que les emails de confirmation ne leur parviennent pas. Le prestataire ne répond plus. Elle cherche quelqu'un d'autre, puis encore quelqu'un d'autre. Personne ne veut "toucher au travail d'un autre" sans avoir audité l'ensemble — trop risqué.
Elle finit par me contacter.
Et là, je découvre.
Ce que cache un "beau site"
Quand j'audite un site livré par ce type de prestataire, voici ce que je trouve — systématiquement :
Sur le plan légal, les mentions légales sont vides, remplies de variables jamais résolues, ou carrément introuvables. Les CGV contiennent des clauses illégales — des délais de remboursement non conformes au Code de la consommation, des restrictions de garantie que la loi interdit formellement. Le formulaire de rétractation légalement obligatoire ? Absent. Le médiateur de la consommation ? Jamais entendu parler.
Ce ne sont pas des détails. Ce sont des infractions. La LCEN, le Code de la consommation, le RGPD — ces textes s'appliquent dès le premier euro encaissé en ligne, que vous ayez ou non été informé de vos obligations.
Sur le plan technique, le prestataire a installé WordPress, choisi un thème premium — souvent avec sa propre licence, pas la vôtre —, ajouté WooCommerce, et appelé ça "une boutique e-commerce professionnelle". Les e-mails automatiques (confirmation de commande, suivi livraison) ? Configurés à la va-vite sur un serveur mutualisé qui finit inévitablement par être blacklisté. Le système de paiement ? Paramétré avec les réglages par défaut, sans tenir compte des spécificités du parcours mobile — là où se font aujourd'hui plus de 60 % des achats en ligne.
Sur le plan de l'accessibilité, 24 images produits sans description alternative, aucun titre de page structuré, des formulaires sans libellés, des liens dont le texte est "ici". Ce n'est pas qu'une question de conformité RGAA — ce sont autant de clients potentiels que le site écarte silencieusement.
Sur le plan SEO, aucune meta description, aucune donnée structurée, aucun balisage Open Graph. Le site est invisible pour les moteurs de recherche et inpartageble correctement sur les réseaux sociaux. Des mois de catalogue produits construits pour personne.
Le vrai problème : ce n'est pas de la malveillance
Je veux être juste. Ces prestataires ne cherchent généralement pas à nuire. Ils ont regardé des tutoriels, ils ont appris à installer WordPress, ils ont compris comment changer une couleur dans Divi ou Elementor. Et ils ont commencé à vendre.
Le problème, c'est qu'ils ne savent pas ce qu'ils ne savent pas.
Ils ne savent pas que les mentions légales d'un e-commerce obéissent à des exigences précises définies par la LCEN et le Code de la consommation. Ils ne savent pas que le 3D Secure mal configuré fait fuir les acheteurs sur mobile. Ils ne savent pas que déployer un plugin propriétaire d'un tiers sur le site de leur client — sans jamais transférer la propriété — crée une dépendance silencieuse qui rend le site pratiquement intransférable. Ils ne savent pas que l'accessibilité numérique est un droit, pas une option de confort.
Résultat : ils livrent quelque chose qui ressemble à un site professionnel. Mais qui n'en a pas les fondations.
Le coût réel de cette économie initiale
Le tarif attractif du départ se transforme rapidement en accumulation de coûts cachés :
- Les corrections légales et techniques après livraison
- Les ventes perdues à cause d'un tunnel de paiement qui plante sur mobile
- Les clients qui n'ont jamais reçu leur email de confirmation et qui passent en litige
- Le temps passé à relancer un prestataire qui ne répond plus
- L'intervention d'un professionnel pour démêler ce qu'un autre a mal fait
- Et parfois, une mise en demeure ou une sanction CNIL sur des manquements RGPD qui auraient coûté une heure à corriger dès le départ
Je ne parle pas en théorie. Je parle de situations réelles que j'ai traitées.
Ce que j'attends d'un prestataire web digne de ce nom
Un professionnel de la création de site e-commerce doit, au minimum :
Vous remettre la propriété de tout ce qui constitue votre site. Licences de thème à votre nom, accès administrateurs complets, hébergement sous votre propre contrat. Si votre prestataire disparaît demain, vous devez pouvoir continuer à faire fonctionner et évoluer votre site sans lui.
Vous livrer un site conforme au droit français. Pas "à peu près". Pas "vous verrez ça plus tard". Les mentions légales, les CGV, le formulaire de rétractation, les durées légales de garantie, les coordonnées de médiateur — ces éléments doivent être corrects dès le premier jour.
Vous expliquer ce qu'il fait et pourquoi. Un prestataire sérieux documente ses choix techniques, forme son client à l'administration du site, et ne crée pas de dépendances artificielles pour s'assurer de futurs revenus.
Tester ce qu'il livre. Sur mobile, sur desktop, avec un vrai navigateur, un vrai panier, un vrai paiement. Pas juste vérifier que la page d'accueil s'affiche.
Ce que je fais différemment
Je ne suis pas en train de dire que je suis parfait. Je suis en train de dire que je prends ces sujets au sérieux.
Quand j'interviens sur un site, je commence par un audit documenté. Je travaille avec des outils de recette automatisée pour vérifier que mes corrections ne créent pas de régressions ailleurs. Je documente chaque intervention dans un compte-rendu accessible à mes clients. Je ne déploie pas de plugins propriétaires à mon nom sur l'infrastructure de mes clients.
Et quand je découvre un problème — légal, technique, de sécurité — je le dis clairement, même si ce n'est pas ce pour quoi on m'a appelé.
À qui s'adresse cet article
Si vous avez un site créé par quelqu'un qui a disparu dans la nature, si vous n'êtes pas sûr d'être propriétaire de votre thème, si vos clients se plaignent de ne pas recevoir leurs emails, si votre boutique vous semble fragile sans que vous puissiez mettre le doigt dessus — alors cet article s'adresse à vous.
Vous n'avez probablement pas été trompé intentionnellement. Mais vous méritez mieux que ce qu'on vous a livré.
Un audit sérieux ne coûte pas une fortune. Il peut vous éviter d'en dépenser une.